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Cet écrivain soviétique, né à Kiev en 1891 et mort à Moscou en 1940, est l'auteur de romans sur la guerre civile (La Garde blanche, 1925), de comédies, et de contes fantastiques. Il a volontiers abordé le thème de l'artiste condamné au compromis avec le pouvoir politique, et il s'est plu à faire la satire de la bureaucratie. Il fut non seulement incompris, mais écrasé par le pouvoir soviétique. Une lettre qu'il écrivit, dans le désespoir, à Staline, lui épargna de plus grands malheurs. Boulgakov avait la passion du théâtre, et, faute de pouvoir être joué, il dut se contenter de tenir d'obscurs emplois d'assistant au Théâtre d'Art et au Bolchoï. Son grand roman fantastique, Le Maître et Marguerite fut publié après sa mort. Le Roman de Monsieur de Molière retrace la vie du grand écrivain français. |
| Un extrait du Roman de Monsieur de Molière... |
" Tous les architectes ont leur lubie. Aux angles d'une agréable maison de deux étages au toit à double pente raide située à l'intersection de la rue Saint-Honoré et de la rue des Vieilles-Étuves, le bâtisseur du XVe siècle avait disposé des bois sculptés qui représentaient des orangers aux branches soigneusement détaillées. Sur ces arbres, des kyrielles de petits singes allaient cueillir les fruits. Naturellement, les Parisiens avaient surnommé la maison "maison aux singes". Et par la suite, ces guenons coûtèrent cher au comédien Molière ! Il se trouva nombre de personnes bien intentionnées pour dire que la carrière du fils aîné de l'honorable Poquelin n'avait rien qui pût étonner. Ce fils était devenu un paillasse : mais que pouvait-on attendre d'un homme élevé dans la compagnie de guenons grimacières ? Mais le comédien ne renia pas ses singes et quand, vers la fin de sa vie, il conçut le projet d'un blason dont il avait on ne sait trop pourquoi ressenti la nécessité, il y fit figurer ses amies à queue qui avaient monté la garde sur la maison paternelle.
Cette maison se trouvait dans le très bruyant quartier marchand qui occupait le centre de Paris, à peu de distance du Pont-Neuf. Elle appartenait au tapissier et drapier de la cour Jean-Baptiste père, qui y vivait et y travaillait.
Avec le temps, le tapissier parvint à acquérir un autre titre, celui de valet de chambre de Sa Majesté le roi de France, titre qu'il porta fièrement et qu'il laissa en héritage à son fils aîné Jean-Baptiste.
Le bruit courut que Jean-Baptiste père, outre son commerce de fauteuils et de tapisseries, s'occupait également de prêts d'argent à des taux confortables. Je ne vois rien là de blâmable chez un homme de commerce. Mais les mauvaises langues affirmèrent que Poquelin père avait tendance à saler quelque peu les intérêts et qu'en peignant l'horrible grigou Harpagon le dramaturge Molière ne fit que mettre en scène son cher père. Cet Harpagon-là est celui qui essaya de refiler à compte d'argent à l'un de ses clients un impressionnant bric-à-brac où l'on trouvait entre autres une peau de crocodile bourrée de foin qui, de l'avis d'Harpagon, pouvait être avantageusement pendue au plafond en guise d'ornement. Je ne veux pas croire ces ragots de bonne femme ! "
Mikhaïl Boulgavov, Le Roman de Monsieur de Molière, Chapitre I.